Travail : échanger son poste pour réduire ses trajets quotidiens

Aujourd’hui, en France, trois actifs sur quatre rejoignent leur travail en voiture, en raison de la longueur de leurs trajets et faute de transports publics adaptés. Le Forum Vies Mobiles propose un système d’échange de postes à l’échelle nationale. Une proposition plus facile à mettre en œuvre qu’elle ne le parait.

Et s’il était possible de raccourcir ses déplacements maison-travail au quotidien en échangeant son propre poste avec celui – équivalent – d’un autre salarié exerçant plus près de son domicile ? L’idée n’est pas nouvelle. Développée depuis plusieurs années par différents bureaux d’études ou start-ups, comme Jeekan, Troc ton Job ou 1km à pied, lauréate du programme Propulse de l’Agence de l’innovation pour les transports, elle a déjà fait l’objet d’expérimentations par plus d’une centaine d’entreprises multisites, comme Auchan, les crèches Petit Chaperon rouge ou Point P. Il suffit pour ces dernières d’enregistrer les données relatives aux trajets de leurs salariés dans un logiciel de calcul qui se charge d’effectuer les rapprochements, puis de proposer la permutation aux intéressés.

Mais, selon l’institut de recherche Forum Vies Mobiles, ce « mercato des postes » pourrait très bien s’élargir à l’ensemble des organisations du territoire national. En se concentrant uniquement sur les actifs en CDI, sans profil atypique et qui ne travaillent pas déjà dans le périmètre de leur commune, les chercheurs du think tank ont recensé un potentiel de près de 4 millions de personnes potentiellement « transférables », au sein des organisations ou entre elles, soit 13,2 % de l’ensemble des salariés. Dans cet échantillon figurent notamment quelque 65 000 magasiniers, 42 000 serveurs, 50 000 agents hospitaliers (20 % de la profession) ou 79 000 professeurs des écoles.

Moins de stress, plus de temps libre

A la clef, pour les bénéficiaires : une réduction de 50 % de leur temps de déplacement, en moyenne, à raison de 15 km en moins par trajet domicile-travail, qui passerait ainsi de 24 à 9 kilomètres, et jusqu’à 120 heures de temps libéré chaque année, 34 minutes par jour travaillé. Plus de la moitié d’entre eux exerceraient leur profession dans leur commune de résidence. Ce changement répondrait à une aspiration forte des citoyens qui souhaitent majoritairement avoir accès à leur travail en moins de 30 minutes, se débarrasser de leur crainte récurrente d’un retard et, d’une manière générale, ne plus se sentir « esclave du temps », souligne le think tank.

Selon une étude de l’Institut Terram et de l’Alliance pour la santé mentale, publiée en avril 2025, 41 % des personnes ayant connu des symptômes dépressifs ou des troubles du sommeil les attribuent en partie à leurs problèmes de déplacement. Une proportion qui grimpe à 43 % pour les cas de stress, d’anxiété ou de burn-out, à 44 % pour la prise d’antidépresseurs et jusqu’à 46 % pour les épisodes de colère violente. Alléger ces déplacements contraints et effectués en voiture pour près des trois-quarts bénéficierait aussi aux entreprises, en leur assurant moins de turn over, d’absentéisme ou de retard, plus de productivité et qualité de vie au travail.

Des économies d’argent et de carbone

Le dispositif présenterait également l’avantage de faire économiser de l’argent aux actifs concernés sur leur dépenses automobile : jusqu’à 1 550 € par an et par salarié. A l’échelle de la nation, les gains atteindraient 2,1 milliards d’euros pour le seul carburant. De quoi faire dégonfler, en partie, un peu de la dépendance énergétique du pays. Mais surtout, en favorisant un report massif vers la marche et le vélo, qui atteindraient 39 % de part modale au lieu de 2,8 % actuellement, ce mercato permettrait d’éviter l’émission de CO2, jusqu’à 2,9 millions de tonnes par an, pour 26 milliards de kilomètres en moins. Ceci sans avoir besoin de construire de nouvelles infrastructures, ni d’investir beaucoup d’argent dans la démarche.

« Les trajets domicile-travail en voiture, c’est 4 % des émissions de CO2 françaises, a précisé l’urbaniste Matthieu Bloch, chef de projets de recherche au Forum Vies Mobiles, lors de la présentation de cette étude, le 27 janvier 2026. L’équivalent du secteur de la chimie tout compris ». Autre avantage de la démarche : contribuer à la réduction de la congestion des réseaux de transport aux heures de pointe et à la maîtrise des risques sanitaires liés à la sédentarité qui coûte actuellement 17 milliards d’euros par an à la collectivité. Aujourd’hui, 44 % des Français n’ont pas la possibilité de recourir à ces modes de déplacement actifs puisque leurs trajets vers le travail dépassent les 10 kilomètres, constate le think tank. Le nombre de kilomètres parcourus par les voyageurs a par ailleurs augmenté de 28 % entre 1990 et 2019.

Un nécessaire passage par la loi

L’institut de recherche propose de transformer en droit, par le biais d’une loi, le principe de cet échange de poste. Activable à l’initiative des salariés, celui-ci s’effectuerait entre deux employés exerçant le même métier, identifié par le code « Rome » par exemple, à des conditions de travail et de rémunération équivalentes. Tous les employeurs seraient concernés, qu’ils soient issus du secteur public ou du secteur privé. La loi, ensuite approfondie par des négociations syndicales, définirait le champ de pertinence des échanges, les motifs légaux de refus – des responsabilités importantes ou la connaissance de dossiers confidentiels par exemple – ainsi que les modalités d’application.

Les restrictions ainsi apportées à la liberté d’entreprendre seraient justifiées dès lors qu’elles sont proportionnées par rapport à d’autres exigences constitutionnelles ou au regard de l’intérêt général, assure Pascal Lokiec, agrégé des facultés de droit, sollicité par le Forum Vies Mobiles pour étudier la question. La permutation entre postes se ferait à partir une bourse d’échange hébergée par une plateforme numérique nationale répertoriant l’ensemble des salariés du pays. Sa mise en place coûterait 10 millions d’euros et son fonctionnement 5 millions d’euros par an.

Une proposition « simple, concrète et rapide à mettre en œuvre, à la fois émancipatrice et écologique, à fort impact » résume Matthieu Bloch. D’après une étude d’Opinionway réalisée en 2025 à la demande du Forum Vies Mobiles, 80 % des personnes interrogées seraient favorables à un échange de poste, 61 % seraient intéressées personnellement. Entre 1990 et 2022 les émissions de gaz à effet de serre de la France ont globalement diminué de 27% mais celles du secteur des transports n'ont décru que de 6%.

Nadia Gorbatko

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Une étude complète

L’enquête du Forum Vies Mobiles repose sur plusieurs sources d’information : un forum citoyen sur la mobilité liée au travail, une enquête quantitative auprès de 3068 personnes représentatives, menée par Opinionway en 2025, l’étude des initiatives existantes (Jeekan, Weejob, 1 km à pied, Adapei 35, Troc ton Job, Crédit Agricole des Deux-Sèvres, JobSharing en Allemagne, babillard au Canada…), une étude juridique.

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